Le prochain cercle de silence de Strasbourg aura lieu jeudi 30 septembre 2010 à 18 heures. Il se tiendra exceptionnellement Place Broglie, devant les marches de l’opéra. Comme chaque mois, nous vous invitons à nous rassembler afin de protester contre la criminalisation des personnes démunies de papiers.
« Pour nous, la guerre n’est pas finie » constatent les familles tchétchènes de Strasbourg qui subissent une véritable traque afin de les expulser en Pologne. Le 13 septembre dernier, l’indignité a atteint son comble avec l’arrestation de deux mamans à proximité de l’association où elles voulaient venir chercher des tickets de cantine pour leurs enfants. Leur communauté est bouleversée.
Ils s’étaient habitués à ce que soudain une famille entière disparaisse suite à leur arrestation au sortir de l’hôtel du 115. Ils s’étaient habitués à ce qu’on arrête un père alors qu’il venait de déposer ses enfants à l’école. Mais arracher une mère à leurs enfants dépasse leur entendement. Et ils sont d’autant plus perdus et mortifiés que ces mères sont généralement des « mères courage » qui, aux côtés de maris détruits par les séquelles de la guerre, s’occupent entièrement de la survie quotidienne de toute la famille.
Taïssa, une des mamans arrêtée, a justement un mari complètement anéanti par les tortures subies en Tchétchénie et qui fut d’ailleurs arrêté lui-même il y a quelques semaines. Son psychiatre avait attesté de sa souffrance psychique qui s’incarne dans des flash-back où ses tortionnaires reviennent le tourmenter et dont seul le suicide semble alors pouvoir le délivrer. Il nous dit qu’il a déjà tout enduré mais que si sa femme ne revenait pas, il ne pourrait plus répondre de rien. Placée au Centre de Rétention de Metz, Taïssa sera libérée le lendemain par le Juge des Libertés et de la Détention, non pas en raison du risque de suicide de son mari mais pour un vice de procédure.
Aminat, l’autre maman, est toujours enfermée au Centre de Rétention de Metz à ce jour. Ayant perdu connaissance à l’annonce du verdict du Tribunal Administratif confirmant son expulsion, elle a été hospitalisée une nuit puis les gendarmes l’ont ramenée au centre. Tous les recours juridiques tentés depuis ont échoué. Une institutrice s’inquiète du comportement perturbé d’une de ses élèves soudainement murée dans le mutisme. C’est la fille de Aminat, âgée de 10 ans. Invitée à s’adresser à la Défenseure des enfants, elle écrira ces simples mots « Rendez-moi ma maman, s’il vous plaît ! ».
« Chez nous, les mères souffrent atrocement lorsqu’on enlève leur mari ou leurs fils sous leurs yeux pour les emmener dans un lieu de torture. Il n’est pire torture pour une mère que de devoir imaginer ce qu’on est en train de faire subir à son enfant sans savoir si elle le reverra en vie ou, s’il meurt sous la torture, s’il sera possible de récupérer sa dépouille pour l’enterrer. Vous savez, nous avons vécu durant des mois dans les caves sous les bombes durant la première guerre en 1994. Puis, en 1999, quand la deuxième guerre a commencé, à la peur de mourir, déchiquetés par les tirs d’obus ou froidement exécutés, s’est rajoutée la terreur d’être arrêtés et torturés. Nos enfants n’auront jamais connu rien d’autre que cet enfer et aujourd’hui on leur enlève leur mère ! ».
Très récemment, le 22 juin 2010, la Cour de Justice de l’Union Européenne a rendu un Arrêté frappant d’illégalité les contrôles à la frontière dans une zone de 20 kilomètres. Sauf bien sûr en cas d’infraction à la loi. Ils avaient repris espoir. On ne pourrait plus les arrêter à n’importe quel moment et n’importe où, devant leur hôtel ou devant les restaurants du cœur, à proximité des écoles ou des associations d’aide aux demandeurs d’asile.
Mais très vite, ils ont compris que cette loi pouvait être détournée. En effet, l’argumentaire de la Préfecture fut que ces deux mamans ont été interpellées parce qu’elles auraient franchi un passage piéton au rouge. Depuis quand la Police des Frontières s’occupe-t’elle de la circulation routière - Et cela justement à proximité d’une association d’aide aux demandeurs d’asile - Et combien sommes-nous, Français de souche, à avoir été interpellés pour avoir franchi un passage piéton au rouge - Nous prenons acte que ce fut le seul moyen pour que le placement en rétention ne soit pas annulé par le Juge des Libertés et de la Détention sur le fondement de l’Arrêté de la Cour de Justice de l’Union Européenne. Et derrière ce jeu de joutes juridiques, ce sont des vies humaines qui sont anéanties.
Un autre contournement de la loi consiste à renvoyer les personnes avant de passer devant le Juge des Libertés et de la Détention. Le 7 septembre, une école s’inquiète de l’absence de deux élèves. Il faut se rendre à l’évidence, ils ont été arrêtés et on ne saura jamais où. Leur avocat a passé la journée à chercher vainement où la famille était détenue, la Préfecture le renvoyant à la Police des Frontières et inversement. Enfin, le soir, il apprend qu’ils sont en route vers le Centre de Rétention de Lyon. Il se met au travail pour rédiger un recours. Il est confiant : cette famille a passé un an et demi en Pologne dans l’attente d’une réponse à leur demande d’asile. Le père ne passait jamais la nuit au camp de réfugiés car des hommes cagoulés et armés s’y infiltraient pour tabasser voire enlever des gens. Il dispose d’éléments probants pour établir que leur protection n’est pas assurée en Pologne. Le lendemain matin à 8 heures, l’avocat reprend contact avec le Centre de Rétention de Lyon pour apprendre que la famille était déjà dans l’avion. Le recours rédigé dans la nuit peut passer à la poubelle. Aux dernières nouvelles, la famille est en prison en Pologne.
Seule bonne nouvelle : le mari de Zaïra, renvoyé en Pologne en mars dernier alors qu’elle allait accoucher un mois plus tard est de retour à Strasbourg. Il vient de faire connaissance avec son fils prénommé François-Mourat qui est né alors qu’il était en prison en Pologne. Il nous raconte : « J’ai été enfermé un mois au Centre de Rétention de Geispolsheim avant mon embarquement dans l’avion pour Varsovie. A mon arrivée à l’aéroport, on m’a transféré dans une prison à Wroclaw. Un mois plus tard, les policiers m’ont conduit à la frontière biélorusse. J’ai la vie sauve car ils ne m’ont pas remis à la police biélorusse qui renvoie les Tchétchènes en Russie, directement entre les mains des tortionnaires que nous cherchons à fuir. J’ai réussi à traverser le territoire biélorusse sans être contrôlé et j’ai vécu plusieurs mois, caché chez de la parenté dans ma région d’origine. Tout le monde s’est cotisé pour que je puisse trouver le moyen de fuir une nouvelle fois. ». Lorsqu’il rajoute qu’il a fui grâce à un visa Schengen délivré par l’Italie, tout s’écroule et c’est la fin de la joie des retrouvailles. Car le règlement européen Dublin II prévoit que le pays qui a délivré le visa est responsable de la demande d’asile. Ainsi, le mari de Zaïra est désormais susceptible d’être renvoyé en Italie alors que sa femme est toujours sous le coup d’un renvoi vers la Pologne.
Le mari de Zaïra nous dit « Donc, je suis à nouveau « Dublin » - ». C’est ainsi qu’on les nomme, c’est ainsi qu’ils finissent par se nommer eux-mêmes. Rappelons que selon ce règlement « Tout état membre peut accepter d’examiner une demande d’asile dont il n’est pas responsable et ce pour des raisons humanitaires ». Mais son application aveugle ignore cette clause, être « Dublin » ce n’est plus être un être humain. « Je suis à nouveau « Dublin », donc ça va recommencer, ça va continuer, devoir vivre comme des bêtes traquées, être arraché une nouvelle fois à ma femme et mes enfants, aller de prison en prison… N’avons-nous pas encore assez souffert - Quand finira notre errance - Quand et où reconnaîtra-t-on notre besoin d’être protégés - »
A Zaïra, à Animat, à Taïssa, à leurs familles et à toute leur communauté, nous voulons dire que nous refusons et continuerons à refuser de nous reconnaître dans toute loi, qu’elle soit française ou européenne, dont l’application aveugle est illégitime et entache notre propre humanité.
Merci de nous signaler si vous ne désirez plus recevoir nos informations.
cercledesilence.strasbourg@gmail.com site : humilite.fr
Lieu : Place Broglie
Ville : Strasbourg
Département : Bas-Rhin
Région : Grand Est
Pays : France



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